VHS Arts martiaux - La guerre des clones
Quand le kung-fu se dédouble, que le ninja se multiplie et que Bruce Lee ressuscite à l'infini !
Dans les marges du cinéma populaire, là où l'opportunisme transpire de passion, reposent des films qu'on ne regardent pas avec des yeux attentifs au détail, mais avec l'âme d'un esprit désinvolte, déséquilibré par la médiocrité attachante de ce qu'il regarde. Des films désordonnés, brinquebalants, irrévérencieux, parfois grotesques, mais qui vibrent d'une sincérité insolente. Car derrière les incohérences, les plans cadrés avec une camera coincée dans le sillon interfessier, les scénario éparpillés, l'excentricité des chorégraphies, l'arrachage de cordes vocales lors d'un "cri qui tue", il y a un rêve commun : celui de faire revivre la fureur du dragon, de faire danser les rayons solaire d'une légende, de préserver l'immortalité du seul, de l'unique, du mythique Bruce Lee.
Ce rêve s'est ainsi multiplié comme une armée de clones en s'incarnant dans trois grandes veines : le kung-fu et karaté, le délire ninja et l'hystérie de la Bruceploitation.
En effet, dans les années 70 et 80, alors que Bruce Lee n'était plus qu'un souvenir larmoyants, la frustration qu'il engendre dans les studios de production finit par contaminer les projecteurs et la bande magnétique. Le héro solitaire qui met des "pied-bouche" plus forts que la corruption défile comme une procession de cris rageurs et suraigus raisonnant entre les murs de décors recyclés. Les films de kung-fu - karaté sont innombrables, mais parmi ma possession, on y trouve "Le Tigre contre Ninja" qui frôle parfois l'hallucination, "Super Dragon", "Stoner" (et ses mafieux sous amphet') ou encore le titre improbable "Cleopatre, la panthère du kung-fu".
Ces films ont parfois l'air d'avoir été écrits avec un bâton de calligraphie trempé dans la sueur et l'urgence. Les dialogues y sont des prétextes, les intrigues des esquisses, mais les corps, eux, s'élancent dans une lutte acharnée pour laisser parler la rage du fauve. Ce théâtre corporel aux gestes bruts devient un ballet martial où le combat de rue et/ou campagnarde s'exprime comme un langage à part entière. Les ruelles de Hong-Kong deviennent des arènes, les forêts de bambou des espaces de rédemption, et les dojos des temples sacrés où l'esprit se manifeste par les mouvements du corps.
Il y a dans ces pellicules fauchées une sorte de noblesse étrange, une naïveté si attachante, une imperfection qui révèle une conviction ferme en ce qu'elles font. Comme un enfant jouant à imiter son héro préféré, chaque film frappe fort,, même à côté, avec une sincérité sans filtre, espérant être à la hauteur de son modèle, ou au minimum être digne de sa grandeur. Ce qui n'est jamais le cas malgré quelques exceptions audacieuses parvenant à se démarquer et à offrir une imagerie touchante du petit dragon. Merci Bruce Le, et merci Bruce Li.
Quant aux ninjas, alors...eux... c'est le carnaval de l'hystérie en délire. Car c'est sous l'influence de "American Ninja" et du boom des vidéoclubs que le ninja devient une silhouette omniprésente, invisible, rapide, et mortelle...ment ridicule. Et c'est là qu'intervient Godfrey Oh, maître de l'absurde involontaire et de l'escroquerie volontaire. Pape du "cut & paste" cinématographique, cet assembleur de films hongkongais a bâti un empire aussi bancal que les édifices de l'architecte Numérobis. Il achète des films obscures, tourne des scènes en parallèle avec des acteurs en justaucorps fluo de ninja, puis recolle le tout avec du fil de cuivre et un doublage désaxé. Ainsi naissent des titres comme "Ninja Terminator", "Black Ninja", "Clash Commando", "American Warrior", "Ninja Fury" etc... Dans ces films, le rythme est effréné, l'intrigue est impossible à suivre et le ninja s'écarte du Japon féodal pour devenir une sorte de totem pop duquel les Power Ranger, Bioman et compagnie ne sont pas loin. Une extase explosive de mauvais goût vaporeux et lunaire qui raviront n'importe quel fan de nanar déjanté.
Et bien sûr, parmi tous ces sous-genres bricolés, figure celui dont le goût doux-amer évoque le deuil mal digéré : la Bruceploitation.
Bruce Lee laisse un vide si immense à sa mort qu'il aspire tout le cinéma d'action d'Asie. Dans la poussière de son sillage, surgissent instantanément ses doubles : Bruce Li, Bruce Le, Bruce Lai, Dragon Lee, Bruce Liang, et d'autres encore. Quant aux films, ils n'ont de Bruce que le titre. Mais c'est avec une certaine détermination qu'ils s'accrochent à son style, à ses cris, à ses coups de pied sautés, à ses nunchakus, à sa moue de fauve blessé, à son survêtement jaune devenu iconique. À la fois cynique, vulgaire, émue et endeuillée, la Bruceploitation est une sorte de culte du héro déchu, et c'est animé par une vraie fascination que leur opportunisme donnera naissance à un sous-genre qui persiste à vouloir faire, encore et toujours, entendre la voix du petit dragon. Ainsi Bruce Lee devient une hydre cinématographique à plusieurs têtes, une entité qui transcende sa propre mort pour exister à travers ses avatars, jusqu'au point culminant... celui encore honteusement inédit en DVD en France... "The Clones of Bruce Lee".
Entre hommage et pillage, ces films d'art martiaux ne s'inscrivent pas dans l'histoire du cinéma, certes, mais il aura laissé une empreinte indélébile dans l'histoire de la VHS et des vidéoclubs. Relégué aux étagères oubliées, aux compilations de nanars insensés, le coeur du dragon attardé palpite encore. Le cinéma de baston fauché existe dans les mémoires, non pas pour ce qu'il a réussi, mais pour ce qu'il a tenté d'accomplir, d'inspirer, de faire perdurer. Ces films sont imparfaits, médiocre parfois, ridicules souvent, mais ils ont cette étincelle fragile que seul un cinéma naïf et passionné peut offrir. Que ce soit les Clones, les Ninjas, les Karateka, les Tigres, les Dragons, saluons-les tous pour leur courage de ne pas calculer, d'avancer en trébuchant constamment, mais en persévérant dans les contrées martiales avec les poings toujours en garde, toujours serrés. Car dans leurs mouvements gesticulants, ils continuent, malgré tout, à faire danser l'ombre du dragon
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